INDEX

CLXI

Des misères de ceux qui n'obéissent pas.

CLXII

Imperfection de ceux qui vivent en religion avec tiédeur, tout en évitant le péché mortel.- Remèdes pour sortir de la tiédeur.

CLXIII

De l'excellence de l'obéissance et des biens qu'elle procure.

CLXIV

Distinction de deux obéissances : celle des religieux et celle qu'on rend à une personne en dehors de la vie religieuse.

CLXV

Dieu ne récompense pas selon la difficulté et la durée de l'obéissance, mais selon le zèle et la grandeur de la charité. – Miracles que Dieu fait par l'obéissance.

CLXVI

Résumé de presque tout le Dialogue.

CLXVII

L'âme reconnaissante loue Dieu et prie pour le monde et la sainte Église. - Elle recommande la vertu de la loi et termine cet ouvrage.

 

 

 

 

CLXI

Des misères de ceux qui n'obéissent pas.

1.     Celui au contraire qui n'obéit pas dans la barque de la vie religieuse est si à charge à lui et aux autres, qu'il a dès ici-bas un avant-goût de l'enfer. Il vit toujours au milieu de la tristesse, de la honte et des remords de sa conscience ; il déplaît à ses supérieurs et à son Ordre, il devient insupportable à lui-même. Vois, ma fille bien-aimée, celui qui s'est lié par un vœu à une règle et qui se fait cependant l'esclave de la désobéissance. La désobéissance devient sa maîtresse, avec sa compagne l'impatience qui est nourrie par l'orgueil ; et l'orgueil, comme je l'ai dit, naît de l'amour de soi-même.

2.      Il arrive alors à l'âme le contraire de ce que produit en elle la véritable obéissance. Comment celui qui désobéit pourrait-il éviter ce malheur, puisqu'il n'a pas la charité ? Il faut qu'il baisse de force la tête que l'orgueil vient relever ; toutes ses volontés sont en désaccord avec la volonté de la règle. Elle lui commande l'obéissance, et il aime désobéir ; elle lui impose la pauvreté volontaire, et il la fuit ; il possède ou convoite la richesses ; elle veut la continence, la pureté, il désire les plaisirs déshonnêtes.

3.     En violant ses trois vœux, ma chère fille, le religieux tombe si bas, et dans des faiblesses si honteuses, qu'il ne ressemble plus à un religieux, mais à un démon revêtu d'un corps, ainsi que je te l'ai expliqué déjà plus au long. J'ajouterai cependant quelque chose pour te faire mieux comprendre les fruits déplorables de la désobéissance, et pour te faire admirer davantage le mérite de l'obéissance.

4.      Ce malheureux qui n'obéit pas est trompé par l'amour-propre. Le regard de son intelligence, qui n'est plus éclairé par la foi, se complaît dans sa volonté propre et dans les choses du monde. Il est éloigné du monde par son corps, mais il y habite par le désir. L'obéissance lui semble un fardeau ; il veut désobéir pour l'éviter, et ce fardeau devient bien plus pesant, parce qu'il faut obéir ou par force, ou par amour, et il est bien plus facile d'obéir par amour que .sans amour.

5.     Oh ! comme il est dans l'erreur ! Personne ne le trompe, mais il se trompe lui-même. Il recherche le bien-être, et il ne trouve que la peine, même dans ce qu'il fait, à cause de l'obéissance qui lui est imposée. Il veut jouir et se faire une vie éternelle de cette vie passagère ; la règle veut qu'il n'y soit qu'un voyageur, et qu'il ne s'arrête pas au plaisir qu'il y trouve et aux endroits qui lui sont agréables. Il doit changer, et ce changement lui est un supplice parce que sa volonté n'est pas morte et voudrait résister ; mais s'il n'obéissait pas, il encourrait les châtiments de la règle, et c'est ce qui le fait souffrir continuellement.

6.      Tu vois donc qu'il se trompe ; en voulant fuir la peine, il en trouve une plus grande, parce que son aveuglement l'empêche de connaître la voie véritable de l'obéissance, cette voie véritable est tracée par l'obéissant Agneau, mon Fils, qui délivre de toute peine ceux qui obéissent. Lui, au contraire, suit la voie du mensonge ; il espère y trouver sa consolation, et il n'y rencontre que des peines amères. Qui lui sert de guide ? c'est l'amour qu'il a pour l'indépendance. Il veut, dans sa folie, surmonter les tempêtes et les flots avec ses seules forces et sa science misérable ; il refuse les secours de son Ordre et de ses supérieurs.

7.     Il est dans la barque de la vie religieuse, de corps seulement et non d'esprit ; il l'abandonne par ses désirs, en n'observant pas les prescriptions de la règle, et les trois vœux qu'il a promis d'accomplir dans sa profession. Aussi est-il sur la mer le jouet des orages et des vents qui attaquent sa barque ; il n'y est attaché que par les vêtements que portent son corps, et non son cœur : ce n'est pas un religieux, c'est un homme vêtu.

8.      Cet homme même n'en a que l'apparence, et n'est pas réellement un homme ; car sa vie est pire que celle de l'animal. Il ne voit pas qu'il se fatigue plus à se soutenir avec ses bras qu'avec ceux des autres ; il ne s'aperçoit pas qu'il est menacé d'une mort éternelle, et que si cet habit qui l'attache encore à la barque se rompait avec sa vie, tout secours deviendrait impossible. Non, il ne voit rien, parce que les nuages de l'amour-propre qui cause sa désobéissance, le privent de la lumière, et l'empêchent de connaître son malheur. Tu vois combien son erreur est déplorable.

9.     Quels fruits porte ce mauvais arbre ? Des fruits de mort, car il a sa racine dans l'orgueil, qui vient de l'estime et de l'amour de soi-même. Aussi tout ce qui en sort est corrompu, les feuilles, les fleurs et les fruits. Les branches en sont gâtées. Ces branches sont au nombre de trois : l'obéissance, lit pauvreté, la chasteté. Elles partent du tronc de l'arbre, c'est-à-dire des affections de l'âme mal placées. Les feuilles que produit l'arbre sont des paroles mauvaises, qui seraient déplacées même dans la bouche d'un séculier dissolu. S'il doit annoncer l'Évangile, il le revêtira d'un beau langage et d'une forme recherchée, non pour faire germer dans les âmes cette semence de mon Verbe, mais pour faire admirer son talent.

10.    Si tu examines les fleurs de cet arbre, tu sentiras leur mauvaise odeur : ce sont les pensées frivoles et coupables qu'il entretient avec plaisir, sans fuir les occasions et les lieux qui les font naître ; il cherche plutôt à consommer le mal, et c'est le fruit qui tue la vie de la grâce et lui donne la mort éternelle. Et quelle infection cause ce fruit que porte la fleur de cet arbre, c'est cette puanteur de la désobéissance qui juge et condamne intérieurement la volonté des supérieurs ; c'est cette corruption des conversations dangereuses qu'on recherche avec des dévotes prétendues. O malheureux, ne vois-tu pas combien cette fausse dévotion fait naître d'enfants illégitimes ! Voilà ce que te produit la désobéissance. Tu n'as pas pris pour tes enfants les saintes vertus, comme le font ceux qui obéissent parfaitement.

11.   Le mauvais religieux cherche à tromper son supérieur. Quand il voit qu'on lui refuse ce que sa volonté mauvaise désire, il a recours à des paroles flatteuses ou dures, à des reproches ou à des menaces. Il ne se gêne pas avec ses frères, et ne peut supporter la moindre critique de leur part. Il porte aussitôt, les fruits empoisonnés de l'impatience, de la colère, de la haine du prochain ; il trouve mal ce qui a été fait pour son bien, et cette irritation bouleverse son esprit et son corps. Pourquoi n'aime-t-il pas son frère ? Parce qu'il s'aime lui-même d'une manière sensuelle.

12.    Il fuit sa cellule comme la peste, parce qu'il est sorti de la cellule de la connaissance de lui-même ; et c'est ce qui le porte à la désobéissance et l'empêche de rester dans sa cellule véritable. Il ne veut pas paraître au réfectoire, qui lui semble un ennemi tant qu'il a de l'argent à dépenser, et il ne s'y rend que quand la nécessité l'y force.

13.   Ceux qui obéissent font bien d'être fidèles à leur vœu de pauvreté, et de n'avoir rias le moyen de quitter dette douce table commune, où l'obéissance nourrit dans le calme et le repos l'âme et le corps. Ils ne cherchent point à se procurer des mets délicats comme le malheureux qui fuit le réfectoire parce qu'il y trouve tout détestable.

14.    Le désobéissant tâche toujours de venir à l'Office le dernier et d'en sortir le premier ; il approche de moi des lèvres, mais son cœur est bien loin. Il évite tant qu'il peut le Chapitre, par crainte des pénitences qu'on y donne ; et quand il y est, il lui semble être dans une odieuse prison, et il y éprouve une honte qu'il n'a pas eue en commettant des péchés mortels. Quelle en est la raison ? la désobéissance. Il ne connaît pas les saintes veilles de la prière : non seulement il néglige l'oraison mentale, mais encore il omet souvent l'Office qu'il est obligé de réciter. Comment aurait-il la charité fraternelle, puisqu'il n'aime que lui ? Il n'aime pas comme les êtres raisonnables, mais comme les bêtes. Enfin, les fruits qu'il porte sont si malheureux, que ta langue ne pourra jamais le raconter.

15.   O malheureuse désobéissance qui prives l'âme de la lumière de l'obéissance, et lui ôtes la paix et la vie pour lui donner la guerre et la mort ! Tu l'enlèves de la barque des saintes observances pour la jeter aux flots de la mer, contre lesquels elle doit lutter seule, sans le secours de son Ordre ; tu l'accables de misères, tu la fais mourir en lui enlevant la nourriture et le mérite de l'obéissance ; tu l'abreuves d'amertume, tu la dépouilles de toute puissance, de tout bien, et tu la livres à toutes sortes de maux. Dès cette vie tu lui donnes l'avant-goût des plus cruels supplices ; et si elle ne se corrige avant que la mort ne déchire les vêtements qui la retiennent encore à cette barque de l'obéissance, tu la conduis à la damnation éternelle avec les démons, qui tombèrent du ciel jusque dans l'abîme, parce qu'ils s'étaient révoltés contre moi. Toi qui désobéis, tu auras le même sort ; car tu as été rebelle à l'obéissance ; tu as jeté la clef qui devait t'ouvrir la porte du ciel ; tu as ouvert avec la clef de la désobéissance la porte de l'enfer.

CLXII

Imperfection de ceux qui vivent en religion avec tiédeur, tout en évitant le péché mortel.- Remèdes pour sortir de la tiédeur.

1.     O ma fille bien-aimée, combien sont nombreux ceux qui vivent ainsi dans la barque de l'obéissance, et combien sont rares au contraire ceux qui obéissent parfaitement ! Entre ces parfaits et ces malheureux, il y en a qui vivent dans leur Ordre avec négligence, sans les vertus qu'ils devraient avoir, mais aussi sans de grands défauts : leur conscience les empêche de pécher mortellement, mais leur cœur est plongé dans la tiédeur et l'engourdissement. S'ils ne font pas des efforts pour mieux observer leur règle, ils couvent de grands dangers. Ils ont besoin de se réveiller et de travailler avec courage à secouer leur langueur ; car s'ils y persévèrent, ils sont exposés à bien des chutes. S'ils évitent ces chutes, ils se contenteront des apparences de la vie religieuse, dont ils s'appliqueront plus à suivre les cérémonies que l'esprit.

2.      Souvent, par défaut de lumière, ils seront portés à juger témérairement ceux qui observent plus parfaitement la règle, parce qu'ils les voient accomplir avec moins d'exactitude les actes extérieurs dont ils sont si fiers. Il leur est dur de toute manière de vivre sous une règle commune ; car la tiédeur leur rend pénible l'obéissance. Ces cœurs nonchalants trouvent pesants les plus légers fardeaux, et ils se fatiguent beaucoup pour recueillir bien peu ; ils pèchent contre la perfection qu'ils ont embrassée et qu'ils sont tenus d'observer. S'ils font moins mal que ceux dont je te parlais, ils font cependant mal ; car ils n'ont pas quitté le monde pour rester dans l'obéissance générale, mais pour ouvrir le ciel avec la clef de l'obéissance particulière, et cette clef, ils devraient l'attacher par le mépris d'eux-mêmes à la ceinture de l'humilité, et la tenir fermement avec un ardent amour.

3.     Apprends, ma fille bien-aimée, que ceux-là pourraient arriver à la perfection, s'ils voulaient y travailler ; car ils en sont plus près que les autres pécheurs. Mais, d'un autre côté, ils ont plus de difficultés à quitter leur imperfection que n'en ont les pécheurs à se retirer de leur état misérable. Et sais-tu pourquoi ? Parce que le pécheur voit très bien qu'il fait mal ; sa conscience le lui montre, mais il est affaibli par l'amour-propre, et il ne s'efforce pas de sortir des fautes dont la lumière naturelle lui fait voir le mal. Si on lui demande : N'est-ce pas mal d'agir ainsi ? le pécheur répond : Oui, mais ma faiblesse est si grande, qu'il me semble que je ne puis sortir du péché. Il ne dit pas vrai ; car avec mon secours il pourrait en sortir. Mais, enfin, il sait qu'il fait mal, et cette connaissance peut l'aider à se convertir, s'il veut.

4.      Les tièdes, au contraire, qui ne font pour ainsi dire ni bien ni mal, ne connaissent pas l'engourdissement où ils sont et le danger qui les menace ; cette ignorance les empêche de faire des efforts pour changer, et quand on cherche à les avertir, la nonchalance de leur cœur les retient dans leurs longues et tristes habitudes.

5.     Quel moyen pourrait les tirer de cette inertie ? Ils doivent prendre le bois de la connaissance d'eux-mêmes avec une sainte haine de l'estime et de la réputation, pour le mettre dans le feu de ma divine charité. Qu'ils renouvellent leur entrée dans la vie religieuse en épousant de nouveau l'obéissance parfaite avec l'anneau de la sainte foi, et qu'ils sortent de ce sommeil qui m'est si odieux, et qui leur est si préjudiciable ; car c'est à eux surtout que s'adresse cette parole : "Malheur à vous qui êtes tièdes ! Car il vaudrait mieux que vous fussiez froids. Si vous ne vous corrigez pas, je vous vomirai de ma bouche" (Ap. III,15).

6.      Ceux qui restent dans l'inertie s'exposent à tomber, et ceux qui tombent encourent ma réprobation. J'aimerais mieux que vous fussiez froids en restant dans le monde, soumis à l'obéissance générale, qui est comme la glace, quand on la compare au feu de l'obéissance particulière. Si je dis que j'aimerais mieux que vous fussiez froids, ce n'est pas pour vous faire croire que je préfère la glace du péché mortel à la tiédeur de l'imperfection ; non, car je ne puis vouloir le péché : le péché est un poison qui n'est pas en moi ; il me déplaît tellement dans l'homme, qu'il m'est impossible de ne pas le châtier ; et comme l'homme ne suffisait point à la peine que le péché mérite, j'ai envoyé le Verbe, mon Fils unique, afin qu'il pût y satisfaire dans son corps par l'obéissance.

7.     Que les tièdes donc se réveillent et se livrent à de saints exercices, aux veilles, à une humble et continuelle prière, qu'ils s'appliquent à leur règle, et qu'ils imitent les patrons de la barque qui les porte. C'étaient des hommes comme eux, nés de la même manière et nourris des mêmes aliments. Dieu est maintenant le même qu'il était alors : ma puissance n'a pas faibli, ma volonté veut avec autant d'ardeur votre salut, et ma sagesse vous donnera toujours la lumière qui vous fera connaître ma Vérité. Les tièdes peuvent donc se relever s'ils le veulent, pourvu qu'ils délivrent leur intelligence des nuages de l'amour-propre, et qu'ils courent à la lumière de la foi, dans les sentiers de l'obéissance parfaite. Ils n'ont que ce moyen pour y parvenir.

CLXIII

De l'excellence de l'obéissance et des biens qu'elle procure.

1.     Je t'ai fait connaître le bon et salutaire moyen que le religieux prend chaque jour pour augmenter en Lui la vertu de l'obéissance par la lumière de la foi. Il désire le mépris, les affronts et les fardeaux que lui imposent ses supérieurs. Afin que l'obéissance et la patience sa sœur ne s'affaiblissent pas et ne lui manquent jamais, quand il a besoin de les exercer, il fait entendre continuellement les cris de ce désir, et il utilise toujours le temps parce qu'il est affamé. L'obéissance est une épouse pleine de zèle, qui ne veut jamais rester oisive.

2.      Aimable Obéissance, chère Obéissance, douce Obéissance, Obéissance resplendissante qui dissipes les ténèbres de l'amour-propre ; Obéissance qui vivifies l'âme en lui donnant la vie de la grâce, lorsqu'elle te prend pour épouse et te délivre dd la volonté propre qui cause la guerre et la mort, tu es prodigue de toi-même, puisque tu te soumets à toute créature raisonnable. Tu es bonne et compatissante ; tu portes avec douceur les plus grands fardeaux, parce que tu as pour compagnes la force et la patience véritable. Tu recevras la couronne de la persévérance. Tu ne te laisses pas abattre par les importunités des supérieurs et par les épreuves qu'ils t'imposent sans discrétion. Tu supportes tout avec la lumière de la foi. Tu es tellement liée avec l'humilité, qu'aucune créature ne peut l'arracher de l'âme qui te possède.

3.     Que te dire, ma chère et bien-aimée fille, de l'excellence de cette vertu ? Oui, l'obéissance est un bien sans mélange, la barque qui la possède n'a pas à redouter les vents contraires ; l'âme qu'elle dirige est portée par sa règle et les supérieurs, sans avoir à s'occuper d'elle-même, celui qui obéit parfaitement n'a pas de compte à me rendre : il n'en en doit qu'à celui auquel il est soumis.

4.      Passionne-toi, ma fille bien-aimée, pour cette glorieuse vertu. Veux-tu connaître les bienfaits que tu as reçus de moi, ton Père ? Sois obéissante. L'obéissance te montrera si tu es reconnaissante, parce qu'elle procède de la charité. L'obéissance prouvera si tu n'es pas ignorante, parce qu'elle vient de la connaissance de ma Vérité. C'est un trésor qu'a fait connaître mon Verbe, en vous enseignant la voie de l'obéissance et de la règle, en se faisant obéissant lui-même jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix ; et c'est son obéissance qui a ouvert le ciel et servi de fondement à l'obéissance générale et particulière, ainsi que je te l'ai dit au commencement.

5.     L'obéissance est une lumière pour l'âme ; elle montre qu'elle m'est fidèle et qu'elle est fidèle à l'Ordre et à ses supérieurs. Dans cette lumière que lui donne la foi, elle s'oublie et ne se cherche pas pour elle-même ; car, dans l'obéissance acquise par la lumière de la foi, elle a prouvé que sa volonté est morte à ce sens particulier qui s'occupe des affaires d'autrui plutôt que des siennes. Ainsi fait le désobéissant qui examine la volonté des supérieurs, et qui la juge avec ses bas sentiments et ses vues obscures, ne se mettant pas en peine de sa volonté corrompue qui lui donne la mort.

6.      Celui qui obéit véritablement à la lumière de la foi juge toujours bien- la volonté de ses supérieurs ; il n'écoute pas la sienne et incline seulement la tête, en nourrissant son âme des parfums d'une véritable et sainte obéissance. Cette vertu grandit à mesure que s'y répand la sainte-lumière de la foi ; car c'est à cette lumière de la foi que l'âme se connaît et me connaît, qu'elle m'aime et qu'elle s'humilie ; et plus elle aime et s'humilie, plus elle est obéissante. L'obéissance, et sa sœur la patience, montrent que l'âme est véritablement revêtue du vêtement nuptial de la charité, avec lequel on entre dans la vie éternelle.

7.     Ainsi l'obéissance ouvre le ciel et reste dehors : la charité qui lui a donné la clef entre avec les fruits de l'obéissance ; car, comme je te l'ai dit, les vertus restent en dehors, la charité seule entre au ciel. Mais l'obéissance a l'honneur d'ouvrir le ciel, que la désobéissance du premier homme a fermé. C'est l'obéissance de l'humble et fidèle Agneau sans tache, mon Fils unique, qui a ouvert la vie éternelle depuis si longtemps fermée.

CLXIV

Distinction de deux obéissances : celle des religieux et celle qu'on rend à une personne en dehors de la vie religieuse.

1.     Ainsi que je te l'ai dit, ma chère fille, mon Fils vous a laissé la douce obéissance, comme une clef pour ouvrir le ciel et parvenir à votre fin ; il vous l'a laissée par précepte et par conseil : par précepte pour tous, et par conseil, si vous vouliez tendre à la perfection et passer par la porte étroite de la vie religieuse. Il y en a qui ne sont pas attachés à un Ordre, et qui sont cependant dans la barque de la perfection. Ce sont ceux qui observent les conseils sans être religieux, et qui rejettent réellement et spirituellement les richesses et les pompes du monde. Ils gardent la chasteté, soit dans l'état de virginité, soit dans le parfum de la continence, s'ils n'ont pas la virginité ; ils observent l'obéissance en se soumettant, comme je te l'ai dit ailleurs, à une personne à laquelle ils s'efforcent d'obéir parfaitement jusqu'à la mort.

2.      Si tu me demandes qui a plus de mérite, de ceux qui obéissent ainsi, ou de ceux qui sont dans un Ordre, je te répondrai que le mérite de l'obéissance ne se mesure pas aux actes, au lieu ou à la personne, qui peut être bonne ou mauvaise, séculière ou religieuse. Le mérite de l'obéissance est dans l'amour de celui qui obéit, et cet amour est la mesure de sa récompense. L'imperfection d'un supérieur ne nuit aucunement à celui lui obéit ; elle lui est même utile quelquefois, car les persécutions et les rigueurs indiscrètes d'ordres trop sévères font acquérir la vertu de l'obéissance, et la patience sa sœur. Un lien imparfait ne nuit pas non plus : je dis imparfait, parce que la vie religieuse est l'état le plus parfait, le plus assuré. J'appelle imparfait l'état de ceux qui observent les conseils de l'obéissance en dehors d'un Ordre ; mais je ne dis pas pour cela que leur obéissance est imparfaite et moins méritoire, car l'obéissance, comme les autres vertus, a pour mesure l'amour.

3.     Il est vrai qu'en beaucoup de choses il est préférable d'obéir dans un Ordre, à cause du vœu qu'on fait entre les mains d'un supérieur, et des épreuves plus grandes qu'on y rencontre. Toutes les actions du corps sont liées à ce joug, et on ne peut s'y soustraire, quand on le voudrait, sans commettre un péché mortel, parce que la règle est approuvée par l'Église, et qu'on a fait un vœu. Il n'en est pas de même pour les autres : ils sont liés volontairement par l'amour de l'obéissance, et non par un vœu solennel. Ils peuvent sans péché mortel renoncer à cette obéissance à une créature, s'ils ont pour le faire des raisons légitimes, et s'ils n'agissent pas par faiblesse. Si c'est par faiblesse, ils commettent une faute très grave mais cependant il ne sont pas engagés sous peine de péché mortel.

4.      Sais-tu la différence qu'il y a entre les uns et ]es autres ? la différence qu'il y a entre celui qui prend le bien d'autrui, et celui qui retire à quelqu'un ce qu'il lui avait donné par amour, avec l'intention de ne pas le reprendre : l'un n'a pas fait d'acte authentique, tandis que l'autre s'est engagé publiquement par sa profession. Il a renoncé à lui-même entre les mains du supérieur, et il a promis d'observer l'obéissance, la chasteté, la pauvreté volontaire. Le supérieur, de son côté, a promis, s'il était fidèle jusqu'à sa mort, de lui donner la vie éternelle.

5.     Ainsi, pour ce qui est des obligations, du lieu et de la manière, l'obéissance dans un Ordre est plus parfaite que l'obéissance dans le monde. L'obéissance dans un Ordre est aussi plus sûre ; quand on tombe, on a plus de secours pour se relever. L'obéissance dans le monde est moins certaine ; elle expose davantage, quand on tombe, à tourner la tête en arrière, parce qu'on ne se sent pas lié par un vœu consommé. On est comme le religieux avant sa profession : tant qu'il ne l'a pas faite, il peut partir ; ce qui ne lui est plus permis lorsqu'elle est prononcée.

6.     Quant au mérite, je te le répète, sa mesure est l'amour de celui qui obéit. Dans quelque état qu'on soit, on peut avoir un mérite parfait, parce que le mérite est uniquement dans l'amour. Les vocations sont différentes ; j'appelle à ces deux états selon la capacité de chacun ; mais la récompense est mesurée sur l'amour : si le séculier aime plus que le religieux, il reçoit davantage ; il en est de même du religieux et de tous les autres.

CLXV

Dieu ne récompense pas selon la difficulté et la durée de l'obéissance, mais selon le zèle et la grandeur de la charité. – Miracles que Dieu fait par l'obéissance.

1.     Je vous ai tous envoyés dans la vigne de l'obéissance pour y travailler de différentes manières, et à chacun je donnerai le prix de son amour, et non de son ouvrage et de son temps ; car sans cela celui qui vient de bonne heure recevrait plus que celui qui vient plus tard. Ma Vérité vous a donné dans l'Évangile l'exemple de ceux qui étaient oisifs, et que le maître envoya travailler à sa vigne, li donna autant à ceux qui étaient venus au point du jour qu'à ceux qui étaient venus à la première heure ; et ceux qui vinrent à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la dernière reçurent autant que les premiers.

2.      Ma vérité vous a enseigné par là que vous serez récompensés, non pas selon le temps et selon l'ouvrage, mais selon le degré d'amour. Beaucoup sont appelés, dès l'enfance, pour travailler à cette vigne ; d'autres y. viennent plus tard, et n'arrivent même que dans la vieillesse. Ceux-là souvent, parce qu'ils voient le peu de temps qui reste, agissent avec tant d'amour, qu'ils atteignent ceux qui sont venus dès l'enfance, mais qui ont marché lentement. C'est donc par l'amour de l'obéissance que l'âme acquiert des mérites ; elle remplit son vase en moi, qui suis l'Océan pacifique.

3.     Beaucoup ont une obéissance si prompte et si incarnée dans leur âme, que non seulement ils ne cherchent point à comprendre les motifs de leur supérieur, mais qu'ils attendent à peine que les ordres soient sortis de sa bouche, parce que la lumière de la foi leur fait deviner ses intentions. L'obéissant parfait obéit plus à l'intention qu'à la parole, pensant que la volonté du supérieur est ma volonté, que je le charge de lui transmettre. Et c'est pour cela que je te dis qu'il obéissait plus à l'intention qu'à la parole. Il obéit à la parole du supérieur, parce qu'il obéit avec amour à sa volonté, que la lumière de la foi lui fait croire unie à la mienne.

4.      On lit dans la vie des Pères l'exemple d'un religieux qui obéissait ainsi par amour. Son Abbé lui ayant donné un ordre pendant qu'il écrivait un o, qui est une bien petite chose, il ne se donna pas le temps de finir, et courut sur-le-champ où l'appelait l'obéissance. Je voulus lui montrer combien cette promptitude m'était agréable, et ma bonté termina en or la lettre inachevée.

5.     Cette glorieuse vertu m'est si agréable, que pour aucune vertu je n'ai fait autant de miracles que pour elle. C'est qu'elle procède de la lumière de la foi, et qu'il faut que les hommes sachent combien je l'aime. La terre obéit à cette vertu, et les animaux la servent. L'eau porte l'obéissant. Si tu regardes la nature, tu verras qu'elle est soumise à celui qui obéit.

6.     N'as-tu pas lu l'histoire de ce disciple auquel son Abbé remit un bâton de bois mort ? Il lui ordonna de le planter et de l'arroser tous les jours ; le disciple, éclairé par la lumière de la foi, se garda bien de dire que c'était là chose inutile. Il obéit sans s'inquiéter du résultat, et, par la vertu de l'obéissance et de la foi, le bois mort reverdit et porta des fruits. Pour montrer que cette âme avait triomphé de la sécheresse de la désobéissance, et que ses rameaux renouvelés avaient donné un bon fruit, ce fruit fut appelé par les saints Pères le fruit de l'obéissance.

7.     Si tu regardes les animaux, tu verras qu'ils obéissent aussi à l'obéissance. Un religieux remarquable par son obéissance et sa pureté fut chargé d'aller prendre un grand serpent ; il le conduisit à son Abbé, qui, en médecin prudent, pour le préserver de la vaine gloire et l'exercer à la patience, le chassa de sa présence, et lui dit avec reproche : "Il faut être vraiment bête pour conduire ainsi cette bête enchaînée".

8.      Le feu présente les mêmes miracles. N'as-tu pas lu dans la sainte Écriture que beaucoup, pour ne pas transgresser mes ordres, se sont laissé jeter dans les flammes, et que les flammes ne leur ont fait aucun mal ? Tels furent les trois enfants dans la fournaise, et tant d'autres que je pourrais te citer. L'eau s'affermit sous les pieds de saint Maur, lorsqu'il alla chercher par obéissance un religieux qui se noyait. Il ne pensait pas à lui, mais il pensait, avec la lumière de la foi, à remplir l'ordre qu'il avait reçu : il alla sur l'eau comme s'il eût marché sur la terre, et il sauva le disciple.

9.     Partout, si tu ouvres l’œil de ton intelligence, tu verras que je t'enseigne l'excellence de l'obéissance. On doit tout abandonner pour l'obéissance, tellement que si tu étais élevée à une si haute et si parfaite union en moi, que ton corps fût séparé de la terre, tu devrais, si l'obéissance te rappelait, faire tous tes efforts pour lui obéir. Je te parle en. général et non pour certains cas particuliers, qui font exception. Tu ne dois jamais quitter l'oraison que par nécessité, par charité ou par obéissance. Je te dis cela pour que tu comprennes combien je veux que l'obéissance soit prompte dans mes serviteurs et combien elle m'est agréable.

10.    Tout ce que fait l'obéissant est méritoire : s'il mange, il mange par obéissance ; s'il dort, il dort par obéissance ; s'il va, s'il vient, s'il jeûne, s'il veille, il fait tout par obéissance. S'il sert le prochain, c'est par obéissance. S'il est au chœur, au réfectoire, dans sa cellule, qui le guide ou le retient ? c'est l'obéissance, qui, par la sainte lumière de la foi, le jette, mort à sa volonté et plein de mépris pour lui-même, entre les bras de ceux qui lui commandent. Placé dans cette barque de l'obéissance, il se-laisse conduire par son supérieur et traverse heureusement la mer orageuse de cette vie dans la paix de l'âme et la tranquillité du cœur : l'obéissance et la foi en dissipent toutes les ténèbres. Il est fort parce qu'il n'a plus aucune faiblesse ni aucune crainte, car il a détruit la volonté propre, d'où viennent les faiblesses et les craintes déréglées.

11.   Et de quoi se nourrit et s'abreuve celui qui épouse l'obéissance ? il se nourrit de la connaissance de lui-même et de moi. Il voit son imperfection et son néant ; il voit que je suis Celui qui suis, et il goûte en moi ma Vérité, que lui a révélée le Verbe incarné. Et de quoi s'abreuve-t-il ? du Sang ; de ce Sang par lequel mon Fils lui montre ma Vérité, et l'amour ineffable que j'ai pour lui. Il lui fait comprendre par ce Sang la perfection de cette obéissance que moi, son Père, je lui ai imposée à cause de vous. Il y puise avidement, et lorsqu'il est ivre de ce Sang et de cette obéissance du Verbe, il perd toute pensée, tout sentiment de lui-même ; il me possède par la grâce et me goûte par l'amour, à la lumière de-la foi dans la sainte obéissance.

12.    Toute sa vie rayonne la paix, et à la mort il reçoit ce que lui a promis son supérieur au moment de sa profession, la vie éternelle, la vision de la paix, le repos d'une tranquillité souveraine et parfaite, un bien ineffable dont personne ne peut apprécier et comprendre la valeur. Ce bien est infini et ne peut être compris par une créature finie, comme un vase plongé dans la mer ne peut en comprendre l'immensité, mais seulement la quantité qu'il renferme : la mer seule se comprend.

13.   Je suis la Mer pacifique, et je puis seul me comprendre, m'estimer et jouir de cette estime, de cette intelligence en moi-même. Cette jouissance intérieure, je la communique et je la donne à chacun selon sa mesure ; et cette mesure, je la remplis complètement d'une félicité parfaite. L'âme connaît et comprend ma bonté autant qu'elle a mérité de la connaître. Aussi l'obéissant, éclairé par la foi et la vérité, embrasé des flammes de la charité, inondé des parfums de l'humilité, enivré du sang précieux de l'Agneau, accompagné de la patience, du mépris de lui-même, de la force et de la persévérance, enfin du fruit de toutes les vertus, l'obéissant reçoit de moi, son créateur, la récompense qui lui est destinée.

CLXVI

Résumé de presque tout le Dialogue.

1.     Maintenant, ma chère et bien-aimée fille, j'ai satisfait ton désir depuis le commencement jusqu'à la fin, au sujet de l'obéissance. Si tu te le rappelles, tu m'as demandé d'abord avec une grande ardeur, et c'est moi qui te l'ai inspiré, pour augmenter le feu de la charité dans ton âme, tu m'as demandé quatre choses. L'une pour toi ; je te l'ai accordée en t'éclairant de ma Vérité et en te montrant comment, à la lumière de la foi, en me connaissant et en te connaissant toi-même, tu peux parvenir à la connaissance de la vérité.

2.      Ta seconde demande a été ma miséricorde pour le monde ; la troisième a été pour le corps mystique de la sainte Église, me suppliant de la délivrer des ténèbres et des persécutions, voulant que je punisse sur toi-même les iniquités des autres. Alors je t'ai expliqué qu'aucune peine temporelle et passagère ne peut satisfaire par elle seule à I'offense commise contre moi, le Bien éternel. Cette peine satisfait seulement, si elle est unie au désir de l'âme et à la contrition du cœur ; je t'ai expliqué comment.

3.     Je t'ai dit aussi que je voulais faire miséricorde au monde, et je t'ai montré que la miséricorde m'est propre. Car, à cause d'elle et de l'amour incompréhensible que j'ai eu pour l'homme, j'ai envoyé le Verbe mon Fils unique, et, pour te le faire bien comprendre, je l'ai comparé à un pont qui va du ciel à la terre, c'est-à-dire qui unit la nature divine à la nature humaine.

4.      Pour t'éclairer de plus en plus de ma Vérité, je t'ai montré qu'on montait à ce pont par trois degrés, qui sont les trois puissances de l'âme. Après t'avoir présenté le Verbe sous l'image d'un pont, je me suis servi d'une autre figure, et je t'ai montré trois degrés sur son corps : ses pieds, la plaie de son côté et sa bouche, qui indiquent trois états de l'âme : l'état imparfait, l'état parfait et l'état supérieur, où l'âme parvient à l'excellence et à l'union de l'amour. Je t'ai montré ce qui détruit l'imperfection et ce qui conduit à la perfection, la voie qu'il faut suivre, les embûches secrètes du démon et de l'amour-propre spirituel.

5.     Je t'ai dit les trois moyens de punir qu'emploie ma clémence dans ces états, Le premier est ce que j'inflige à l'homme pendant sa vie, le second est le châtiment qui frappe ceux qui meurent sans espérance dans le péché mortel. Ils vont sous le pont par les sentiers du démon, et je t'ai fait connaître les supplices qu'ils endurent. Le troisième moyen est le Jugement général, et je t'ai dit quelque chose de la peine des damnés et de la gloire des bienheureux, quand chacun aura retrouvé les propriétés de son corps.

6.      Je t'ai promis et je te promets de réformer mon Épouse par les souffrances de mes serviteurs, que j'invite à expier avec toi, par la douleur et par les larmes, l'iniquité de ses ministres. Je t'ai montré la dignité que j'ai mise en eux et le respect que j'exige des séculiers à leur égard. Je t'ai montré que leurs défauts ne doivent en rien diminuer ce respect, et combien on me déplaît quand on y manque. Je t'ai parlé de la vertu de ceux qui vivent comme des anges, et je t'ai entretenue à ce sujet de l'excellence du Sacrement de l'Autel.

7.     En te parlant de ces trois états de l'âme, j'ai voulu te faire connaître les différentes sortes de larmes, d'où elles viennent, et comment elles se rapportent aux différents états de l'âme. Je t'ai dit que toutes les larmes avaient leur source dans le cœur, et je t'ai expliqué pourquoi. Je t'ai parlé de quatre espèces de larmes et d'une cinquième qui cause la mort.

8.      J'ai répondu à ta quatrième demande, que j'avais pourvu au cas particulier dont il s'agissait, et tu sais comme je l'ai fait. Je t'ai expliqué à ce sujet ma providence générale et particulière, depuis le commencement de la création jusqu'à la fin du monde. J'ai fait et je fais tout par ma providence souveraine et divine, donnant et permettant ce qui vous arrive, les tribulations ou les consolations temporelles et spirituelles. Tout est pour votre bien, pour que vous soyez sanctifiés en moi, et que ma Vérité s'accomplisse en vous ; car il est vrai que je vous ai créés pour la vie éternelle, et cette vérité vous a été révélée par le sang du Verbe, mon Fils unique.

9.     Enfin, j'ai satisfait à ton désir et à la promesse que je t'avais faite, en te montrant la perfection de l'obéissance, et l'imperfection de la désobéissance, d'où vient l'obéissance, et ce qui la perd. Je te l'ai donnée comme la clef qui ouvre tout, et c'est la vérité. Je t'ai parlé de l'obéissance particulière, des parfaits et des imparfaits, de ceux qui vivent dans un Ordre et de ceux qui vivent dans le monde. L'obéissance donne la paix, et la guerre vient de la désobéissance ; celui qui n'obéit pas se trompe lui-même, et c'est par la désobéissance d'Adam que la mort est venue dans le monde.

10.    Maintenant, mai, Dieu le Père, suprême et éternelle Vérité, je termine en te disant que c'est par l'obéissance du Verbe mon Fils que vous avez la vie. De même que tous vous avez contracté la mort dans le premier homme, tous aussi, en prenant la clef de l'obéissance, vous trouverez la vie dans le nouvel homme, le doux Seigneur Jésus. J'en ai fait un pont pour vous, parce que c'est la voie sûre du ciel.

11.   Je vous invite à pleurer tous, toi et mes serviteurs : vos larmes, vos humbles et continuelles prières me permettront de faire miséricorde au monde. Cours donc, en mourant à toi-même, dans cette route de la Vérité ; que je ne puisse pas te reprocher d'aller lentement, car je te demanderai plus qu'auparavant, parce que je me suis manifesté à toi dans ma Vérité. Prend garde de sortir de la cellule de la connaissance de toi-même, mais augmente et conserves-y le trésor que je t'ai donné. C'est une doctrine de vérité fondée sur la Pierre vive, le Christ, le doux Jésus ; elle est revêtue d'une lumière qui fait distinguer les ténèbres ; qu'elle soit aussi ton vêtement, ma fille très douce et très aimée.

CLXVII

L'âme reconnaissante loue Dieu et prie pour le monde et la sainte Église. - Elle recommande la vertu de la loi et termine cet ouvrage.

1.     Après que cette âme eut vu avec l’œil de son intelligence, et connu, à la sainte lumière de la foi, la vérité et la perfection de l'obéissance, après qu'elle l'eut entendue avec sa raison, et goûtée avec son cœur par l'ardeur du désir, elle se contempla dans la Majesté divine, et lui rendit grâces en disant :

2.      O Père, je voué remercie de ce que vous n'avez pas méprisé votre créature. Vous n'avez pas détourné de moi votre visage, et vous n'avez pas repoussé mes désirs. Vous, la Lumière, vous n'avez pas considéré mes ténèbres ; vous, la Vie, vous ne vous êtes pas éloigné de moi, qui suis la mort ; vous, le Médecin suprême, vous avez regardé ma grande infirmité ; vous, l'éternelle Pureté, vous ne vous êtes pas détourné de mes souillures et de mes misères ; vous, l'Infini ; moi, le néant ; vous, la Sagesse ; moi, la folie. Malgré les fautes et les vices innombrables qui sont en moi, vous ne m'avez pas méprisée : oui, vous, la Sagesse, la Bonté, la Clémence ; vous, le Bien suprême et infini. Dans votre lumière j'ai trouvé la lumière ; dans votre sagesse, la vérité ; dans votre clémence, la charité et l'amour du prochain. Qui vous a déterminé ? Ce ne sont pas mes vertus, c'est votre seule charité. L'amour vous a porté à éclairer l’œil de mon intelligence par la lumière de la foi, pour me faire connaître et comprendre votre Vérité qui se manifestait à moi.

3.     Faites, Seigneur, que ma mémoire puisse retenir vos bienfaits ; que ma volonté s'embrase, du feu de votre charité ; que ce feu me fasse répandre tout mon sang, et qu'avec ce sang donné pour l'amour du Sang et avec la clef de l'obéissance, je puisse ouvrir la porte du ciel. Je vous demande du fond de mon cœur cette grâce pour toutes les créatures raisonnables, en général et en particulier, et pour le corps mystique de l'Église. Je confesse et je ne nie pas que vous m'avez aimée avant ma naissance, et que vous m'aimez jusqu'à la folie de l'amour.

4.      O Trinité éternelle ! ô Déité, qui, par l'union de votre nature divine, avez donné un si grand prix au sang de votre Fils unique ! ô Trinité éternelle ! vous êtes une mer profonde où plus je me plonge, plus je vous trouve, et plus je vous trouve, plus je vous cherche. Vous êtes inépuisable, et en rassasiant l'âme dans vos profondeurs, vous ne la rassasiez jamais ; elle est toujours affamée de vous, éternelle Trinité ; elle désire vous voir avec la lumière dans votre lumière.

5.     Comme le cerf soupire après l'eau vive des fontaines, mon âme désire sortir de l'obscure prison de son corps pour vous voir dans la vérité de votre être. Combien de temps encore votre visage sera-t-il caché à mes regards, ô éternelle Trinité ! Feu et abîme de charité, dissipez donc ce nuage de mon corps, car la connaissance que vous m'avez donnée de vous-même dans votre Vérité me fait violemment désirer de déposer le fardeau de mon corps, et de donner ma vie pour l'honneur et la gloire de votre nom.

6.      J'ai goûté et j'ai vu avec la lumière de l'intelligence, dans votre lumière, l'abîme de votre Trinité éternelle et la beauté de votre créature. En me regardant en vous, j'ai vu que j'étais votre image, puisque vous m'avez fait participer à votre puissance. O Père éternel! vous avez communiqué à mon intelligence la sagesse qui appartient à votre Fils unique, et le Saint Esprit, qui procède de vous et de votre Fils, m'a donné la volonté qui me rend capable d'aimer, O Trinité éternelle ! vous êtes le Créateur ; je suis votre créature, et j'ai connu, par la création nouvelle que vous m'avez donnée dans le sang de votre Fils, combien vous vous êtes passionné pour la beauté de votre créature.

7.     O abîme, ô Déité éternelle, ô Mer profonde ! Pouviez-vous me donner plus qu'en vous donnant vous-même ? Vous êtes un feu qui brûle toujours et ne se consume jamais. Vous consumez par votre ardeur tout amour de l'âme pour elle-même. Vous êtes un feu qui détruisez toute froideur. Vous éclairez, et votre lumière me fait connaître votre vérité. Vous êtes la lumière qui surpasse toute lumière. C'est cette lumière qui donne à l’œil de l'intelligence une lumière surnaturelle, si abondante et si parfaite, que la lumière de la foi en est éclairée.

8.      Par cette foi, je vois que mon âme a la vie et vous reçoit dans cette lumière, vous qui êtes la Lumière. Car, par la lumière de la foi, j'acquiers la sagesse qui est dans la sagesse du Verbe votre Fils ; par la lumière de la foi, j'obtiens la force, le courage, la persévérance ; par la lumière de la foi, j'ai l'espérance, qui m'empêche de défaillir en chemin. Cette lumière m'enseigne la route, et sans cette lumière je marcherais dans les ténèbres.

9.     Aussi je vous demande, ô Père ! que vous m'illuminiez de la sainte lumière de la foi. Cette lumière est un océan qui nourrit l'âme qui est en vous. O Trinité éternelle, Océan de paix ! votre eau n'est pas trouble, et loin de causer l'épouvante, elle fait connaître la vérité ; elle est transparente et montre les choses cachées. Là où abonde la lumière resplendissante de la foi, l'âme est pour ainsi dire glorifiée par ce qu'elle croit.

10.    Oui, Trinité éternelle, vous me l'avez fait connaître, cette lumière est un miroir que la main de votre amour tient devant les yeux de mon âme. Et moi, votre créature, je me vois en vous et je vous vois en moi par l'union de la Divinité avec notre humanité ; et dans cette lumière je vous connais et je vous contemple, vous, le Bien suprême et infini, le Bien au dessus de tout bien, le Bien qui est la félicité, le Bien inestimable, incompréhensible, la Beauté au dessus de toute beauté, la Sagesse qui est au dessus de toute sagesse, car vous êtes la Sagesse même. Vous, la nourriture des anges par le feu de la charité, vous vous êtes donné aux hommes, vous êtes un vêtement qui couvre toute nudité ; vous rassasiez les affamés de votre douceur, et vous êtes doux sans aucune amertume.

11.   O Trinité éternelle! dans vôtre lumière, que vous m'avez donnée et que j'ai reçue par la sainte lumière de la foi, j'ai connu par de nombreuses et d'admirables leçons la voie de la véritable perfection, afin que je vous serve dans la lumière et non dans les ténèbres. Il faut que je devienne un miroir de bonne et sainte vie, et que je sorte de cette vie misérable où jusqu'à présent, et par ma faute, je vous ai servi dans les ténèbres. Je ne connaissais pas votre vérité et je ne l'ai pas aimée. Mais pourquoi ne vous ai-je pas connue ? parce que je ne vous ai pas vue avec la lumière glorieuse de la sainte foi. Les nuages de l'amour-propre obscurcissaient l’œil de mon intelligence ; et vous, Trinité éternelle, vous avez dissipé mes ténèbres par votre lumière.

12.    Qui pourra s'élever jusqu'à vous, et vous remercier dignement du trésor ineffable et des grâces surabondantes que vous m'avez accordés, et de la doctrine de la vérité que vous m'avez révélée ? Cette doctrine est une grâce spéciale ajoutée à la grâce générale que vous donnez aux autres créatures. Vous avez voulu condescendre à mes besoins, à ceux des autres créatures, qui pourront se servir de cette doctrine comme d'un miroir. Parlez vous-même, Seigneur ; c'est vous qui avez donné, c'est vous qui pouvez reconnaître le bienfait et vous remercier, en répandant en moi la lumière de votre grâce, afin qu'avec cette lumière je vous témoigne ma reconnaissance. Revêtez-moi, revêtez-moi de vous-même, éternelle Vérité, afin que je parcoure cette vie mortelle avec la véritable obéissance et la lumière de la sainte foi, dont vous enivrez de plus en plus mon âme.

        Grâces à Dieu ! Amen.

          Ici se termine le livre fait et composé par la vénérable vierge, la très fidèle servante et épouse de Jésus crucifié, Catherine de Sienne, de l'Ordre de Saint Dominique, en l'année du Seigneur 1378, au mois d'octobre. Amen.

             PRIEZ DIEU POUR VOTRE FRERE

   

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