Thèrèse d'Avila
Carmélite, Réformatrice, Sainte, Docteur de l'Église
1512-1582

Le fait que Thérèse d’Ávila, qui par là se trouve être la première bénéficiaire de ce titre magistral, ait été en 1970 proclamée « docteur de l’Église » souligne la valeur exceptionnelle et toujours actuelle de la spiritualité de cette moniale castillane du XVIe siècle. Sa riche personnalité a séduit ceux qui l’ont approchée de son vivant et séduit toujours ceux qui, même n’étant pas chrétiens, ont appris à la connaître par ses écrits, par ses traités et, plus encore, par ses lettres. Elle occupe par ailleurs une place de choix dans la littérature de son pays. Le redressement dogmatique, moral et disciplinaire promu par le concile de Trente, le réveil chez les catholiques, traumatisés par la sécession protestante, d’une religion intérieure fondée sur l’Évangile ont été puissamment secondés par ce que cette femme a su faire partager à ses contemporains de son expérience personnelle de Dieu. À l’époque présente, son message continue de répercuter celui du prophète Élie, père spirituel du Carmel : « Il est vivant, le Seigneur devant qui je me tiens » (I Rois, XVII, 1). La survivance de l’esprit de Thérèse d’Ávila a été assurée par la réforme, en 1562, de l’ordre antique du Carmel, dont la branche thérésienne comptait, à la fin des années 1980, à travers le monde, environ treize mille moniales et trois mille religieux, soucieux d’une fidélité attentive aux idées directrices de leur réformatrice, par-delà ce qui dans sa personnalité ou dans son œuvre n’était que le reflet transitoire d’un pays ou d’une époque.

La réformatrice

Teresa de Ahumada y Cepeda naquit probablement à Gotarrendura; elle fut baptisée en l’église San Juan d’Ávila. Son père était le fils d’un marchand drapier de Tolède, qui, né dans une famille juive, mais baptisé dans son enfance, passa au judaïsme avant de revenir vers l’an 1500 à la religion catholique. La mère de Teresa appartenait à une famille de petite noblesse castillane.

Nourrie de pieuses lectures et des récits, qui étaient encore dans toutes les mémoires, de la conquête de Grenade, Thérèse voulut, à l’âge de sept ans, gagner le ciel à bon compte en s’enfuyant chez les musulmans — a tierra de Moros — dans l’espoir d’y subir le martyre. Ramenée par son oncle à la maison paternelle, elle se mit alors à rêver, faute de mieux, de la vie religieuse. Mais bientôt, un peu grisée par les succès que lui valait sa riche nature, elle commença à s’adonner aux vanités de son âge. Elle entretint même quelque temps avec l’un de ses cousins une innocente intrigue. Son père la confia alors aux augustines d’Ávila, chez lesquelles elle fut pensionnaire de seize à dix-huit ans. Elle y prit la résolution de se faire religieuse, plus dans le dessein d’assurer son salut personnel que par pur amour de Dieu ou par zèle des âmes. Entre les diverses maisons religieuses d’Ávila, elle choisit le Carmel, où elle avait une parente.

Son père s’opposa à sa vocation et Thérèse dut s’enfuir de la maison paternelle. Elle entra au Carmel de l’Incarnation le 2 novembre 1536 et y prononça ses vœux solennels le 3 novembre 1537 à l’âge de vingt-deux ans et demi.

L’année suivante, elle tomba gravement malade et l’on crut bon de la faire soigner par une empirique de Becedas, à trente lieues d’Ávila. Le voyage et le traitement faillirent lui coûter la vie, mais ce fut pour elle l’occasion de prendre contact avec les écrits du franciscain Francisco de Osuna, qui devaient influencer grandement l’élaboration de sa spiritualité en l’informant sur les premières oraisons passives.

Après une longue convalescence, elle reprend sa vie religieuse sans ferveur excessive, mais elle se « convertit » pendant le carême de 1554 en contemplant une image du Christ flagellé. Six ans plus tard, une vision de l’enfer lui fait comprendre l’immense malheur qu’est la perte des âmes. Elle décide alors de tout faire pour travailler à leur salut, et d’abord de garder sa règle avec toute la perfection possible.

Cette évolution spirituelle, encore accentuée par ce qu’elle apprend alors des guerres religieuses en France, l’amène à fonder, en 1562, le petit couvent de Saint-Joseph d’Ávila, où l’on gardera dans toute sa rigueur la règle primitive du Carmel. L’afflux des vocations et la ferveur exceptionnelle des premières « déchaussées » font comprendre à Thérèse que Dieu a sur son humble réforme des vues plus larges. Profitant de la visite faite en 1567 par le prieur général du Carmel aux monastères d’Espagne, elle se fait donner par lui la mission de fonder autant de couvents réformés qu’elle le pourra. Elle se met aussitôt à l’œuvre. Pendant les quinze années qui lui restent à vivre, elle fondera seize monastères: Medina del Campo (1567), Malagón et Valladolid (1568), Tolède et Pastrana (1569), Salamanque (1570), Alba de Tormes (1571). Interrompues par trois ans de priorat à l’Incarnation d’Ávila, les fondations reprennent ensuite: Ségovie (1574), Béas et Séville (1575), Caravaca (1576), Villanueva de la Jara et Palencia (1580), Soria (1581), Grenade et Burgos (1582). À part celles de Caravaca et de Grenade, qu’elle a seulement décidées et préparées, Thérèse a réalisé personnellement ces fondations, avec des moyens matériels le plus souvent dérisoires.

En 1567, comprenant l’utilité qu’il y aurait pour ses moniales à être assistées spirituellement par des religieux suivant la même règle, elle avait obtenu du père général la permission de fonder deux couvents de carmes déchaussés. L’une de ses premières recrues fut Jean de la Croix (1542-1591). Après des débuts difficiles, la branche masculine de la réforme carmélitaine prit une extension considérable et, en 1593, se sépara du tronc ancien du Carmel, entraînant dans la sécession les déchaussées elles-mêmes. Mais sainte Thérèse n’était pas là pour assister à cette péripétie. Épuisée par la difficile fondation de Burgos, elle était morte à Alba de Tormes à l’âge de soixante-sept ans. Elle a été béatifiée par Paul V (1614), canonisée par Grégoire XV (1622) et proclamée docteur de l’Église par Paul VI (1970).

Les œuvres et la doctrine spirituelle

La fondation de dix-sept monastères de carmélites et sa participation à l’extension de la branche masculine n’épuisent pas toute l’activité de cette femme étonnante. Thérèse d’Ávila a aussi laissé une œuvre écrite qui lui assure une place de choix non seulement dans la spiritualité, mais dans la littérature universelle. Elle n’avait préparé pour l’impression que Le Chemin de la perfection (Camino de perfección), qui, commencé en 1562, parut à Evora après sa mort, en 1583. Son premier ouvrage, Le Livre de la vie (Libro de la vida), n’était destiné qu’à ses confesseurs; il fut néanmoins publié en 1588 à Salamanque, ainsi que Le Livre des demeures (Libro de moradas), ou Château intérieur (Castillo interior), rédigé en 1577, qui traite de l’ensemble de la vie spirituelle. Quant à l’activité de la fondatrice, il faut en chercher le récit dans Le Livre des fondations (Libro de fundaciones), écrit à partir de 1577 et publié à Bruxelles en 1610. On ne peut que mentionner d’autres écrits de moindre étendue, des poésies, un nombre considérable de lettres, dont plus de quatre cents ont été retrouvées et publiées, et les Constitutions des Carmélites déchaussées. La plupart de ces ouvrages ont été fort souvent réédités et traduits.

Pour Thérèse d’Ávila, Dieu est tout et l’homme doit connaître et reconnaître « la profondeur de son néant et l’incomparable Majesté de Dieu » (Camino, chap. XXXII). Cette transcendance de Dieu le rend inconnaissable pour l’homme: « Nous ne sommes ici-bas que de pauvres petits bergers, nous sommes ignorants et nous croyons connaître quelque chose de vous » (IVe Dem. , chap. II). Mais, si personne n’a jamais vu Dieu, « le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître » (Jean, I, 18). C’est donc, après une courte période d’hésitation, dans la fréquentation de l’Évangile et l’effort quotidien pour imiter le Christ en tout que Thérèse va chercher le contact avec Dieu. Ce Dieu est amour. « Il a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jean, III, 16), lequel disait : « Je suis descendu du ciel non pas pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jean, VI, 38). C’est de cette façon que par le Christ on entre en contact avec Dieu : « N’allez pas vous imaginer qu’il y a ici d’autres mystères, des choses que vous ne savez pas ou ne comprenez pas : tout notre bien consiste à nous conformer à la volonté de Dieu » (IIe Dem.). Dieu veut par-dessus tout que tous les hommes soient sauvés et donc éternellement heureux. Beaucoup n’en prennent pas le chemin. Thérèse se sent responsable de leur salut éternel. Prier pour les âmes en risque de se perdre, dit-elle à ses religieuses, « ... c’est là votre vocation, telles doivent être vos affaires... » (Camino, chap. I). Elle ne leur propose pas une vie très austère pour mieux assurer leur propre salut, mais, dit-elle, « meilleures vous serez, plus vos louanges seront agréables au Seigneur et plus votre oraison sera utile au prochain » (VIIe Dem., chap. IV).

De l’oraison, qui est le maître mot de sa doctrine spirituelle, sainte Thérèse fut aux Temps modernes, et reste, un maître incontesté. L’oraison, ou plus simplement la prière silencieuse, l’amoureuse attention aux choses de Dieu, est pour elle le centre de la vie, le grand moyen d’exprimer l’amour qu’on a pour Dieu et de grandir en cet amour, le meilleur moyen enfin d’exprimer et d’accroître l’amour du prochain, à qui l’on donne par l’oraison plus que soi-même. Thérèse d’Ávila a d’abord découvert dans les aspirations de son propre cœur le désir de s’entretenir avec Dieu, et dans l’Écriture le désir de Dieu de s’entretenir avec sa créature : « L’oraison mentale, dit-elle, n’est à mon avis qu’un commerce intime d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé » (Vie, chap. VIII). Ce n’est donc pas un simple exercice de l’esprit, un instrument de perfectionnement personnel, générateur d’autosatisfaction et de repliement sur soi, mais la recherche persévérante, souvent dans la nuit de la foi, d’un Dieu auquel on veut s’unir pour le donner aux autres, à qui l’on veut « parler » pour lui parler des autres. Thérèse eut pour maîtres en ce domaine — après l’Évangile « dont les paroles, dit-elle, m’ont toujours plus recueillie que les livres les mieux faits » (Camino, chap. XXI) — les traditions toujours vivantes du Carmel palestinien. Elle se sentait la fille de ces ermites latins que le souvenir d’oie avait rassemblés sur la sainte montagne et qui ne s’enfonçaient dans une solitude si profonde que pour aller à la recherche de l’oraison et de la contemplation (cf. Ve Dem., chap. I). Si elle astreignit les Carmélites à une étroite clôture, ce n’était pas pour les mettre en sécurité, mais pour recréer à leur intention, dans un monde déjà relativement surpeuplé, les conditions matérielles de la vie au désert.

Thérèse a mûri et étoffé sa doctrine en se référant aux écrits spirituels de son temps, ainsi qu’aux enseignements et aux conseils des prédicateurs et confesseurs de tous ordres. C’est pour faire contrôler par eux ses expériences spirituelles qu’elle les a racontées, décrivant à leur intention les étapes qu’elle-même avait franchies, depuis la prière maladroite des débutants, à l’aide d’un livre ou d’une formule apprise par cœur, jusqu’aux sommets de l’union à Dieu. Tout progrès dans l’oraison est pour elle un progrès dans la simplicité de l’amour. Dieu daigne parfois favoriser les premiers balbutiements de la créature pour l’encourager à poursuivre le dialogue; mais un jour, si celui qui prie ne s’écoute pas trop prier, la part de Dieu devient prépondérante, l’âme n’a plus qu’à se taire devant lui, car alors, comme disait saint Jean de la Croix, « le seul langage que Dieu entende est le silencieux amour » (Maxime 183). « Affligée » (elle-même dit le regretter) de phénomènes exceptionnels, tels que visions, extases ou révélations, sainte Thérèse ne fit jamais consister en ces faits spectaculaires l’essence de l’union à Dieu. Dieu, disait-elle, « mène les âmes par divers chemins ». Ce qui compte, c’est de vraiment le chercher en s’efforçant de lui parler non pour se complaire en ses progrès spirituels, mais pour le glorifier en le donnant aux autres [1].

● ● ●

[1] Pierre SEROUET. © 1997 Encyclopædia Universalis France S. A. Tous droits de propriété intellectuelle et industrielle réservés.

 

pour toute suggestion ou demande d'informations